Artiste-professeure invitée
2026 - 2027
Laura Citarella
Née en 1981 à La Plata, Buenos Aires (Argentine)
Laura Citarella est née en 1981 à La Plata en Argentine. Elle vit à Buenos Aires. En 2005, elle rejoint El Pampero Cine aux côtés de Mariano Llinás, d'Agustín Mendilaharzu et d'Alejo Moguillansky. Cette société de production très indépendante réalise des « films collectifs avec peu d'argent et avec la famille du cinéma »[1], sur le mode d'une coopérative. D'un film à l'autre, une vingtaine de (plus ou moins) longs métrages à ce jour, le quatuor fait le pari de l'inépuisable puissance révélatrice de la fiction, souvent sous la forme de jeux de piste. Comme ses camarades de El Pampero Cine, Laura Citarella est une créatrice multifacette. Elle a réalisé quatre longs métrages : Ostende (2011, montré au BAFICI et à la Viennale), La Mujer de los Perros (2015), coréalisé avec Verónica Llinás (sélectionné à l'IFFR), Las Poetas visitan a Juana Bignozzi (2019), coréalisé avec Mercedes Halfón (notamment projeté à Dok Leipzig) et Trenque Lauquen (2022) (programmé dans la section Orrizonti de la Mostra de Venise. Elle a produit le quintuple de films, dont le monumental La Flor (2018) de Mariano Llinás. Elle est actrice quand les circonstances l'exigent (elle prête ses traits à Carmen Zuna dans Trenque Lauquen) et aussi chanteuse (sa voix se fait notamment entendre dans le deuxième épisode de La Flor).
Laura Citarella se présente volontiers comme « une cinéaste en formation ». On peut entendre cette expression comme le désir renouvelé de faire des films pour apprendre des êtres et des choses approchés, avec une curiosité illimitée. De fait, dans son processus de création, l'écriture vient guider, jamais déterminer. « En transformation » : tel pourrait être le titre qui relie ses différents films. Si les mystères de l'existence sont au cœur de son travail, comme en atteste Laura (Laura Paredes), personnage-enquêtrice dans Ostende et Trenque Lauquen, l'expérience de faire un film ne vise pas tant à les percer qu'à s'y engouffrer. C'est ainsi que peut se construire une nouvelle interprétation sensible du monde, en considérant qu'il est en métamorphose perpétuelle. Dès lors, filmer revient à accueillir ce qui ne cesse de nous échapper. Laura Citarella dit elle-même que son principe de réalisation tient à « ne rien enfermer, que tout soit mobile »[2].
En ce sens, on pourrait de prime abord penser que ses longs métrages s'attachent à des femmes qui disparaissent. Dans Ostende, Laura déserte le cadre des vacances au profit d'une investigation en solo. Dans La Mujer de los Perros, ladite « femme aux chiens » s'épanouit en marge de la société et de l'urbanité, visiblement seule à savoir qu'elle existe. Dans Las Poetas visitan a Juana Bignozzi, une équipe de tournage féminine agence les traces laissées par la poétesse argentine récemment décédée. Dans Trenque Lauquen, Laura est d'abord racontée par les hommes qui la cherchent, avant que son point de vue à elle ne soit investi pour retracer ses derniers cheminements. Dans El Affaire Miu Miu (2024), dernier court métrage en date de Laura Citarella, la tentation du défilé de mode est remplacée par une opération camouflage dans la pampa ; porter un vêtement de marque devient l'occasion d'une dissolution dans le paysage.
Le cinéma de Laura Citarella s'obstine pourtant à dévoiler, sans jamais chercher à démontrer, que l'idée de la disparition tient d'une norme sociale étouffante. Pour ses protagonistes féminines, ses films construisent au contraire la possibilité de se trouver enfin ; là où personne ne les attendait et où elles s'entendent tout à fait, autant vis-à-vis de leur voix intérieure qu'en étant réunies dans une constellation féministe transtemporelle. Laura Citarella bâtit ainsi des « chambres à soi », souvent à ciel ouvert, avec un sens flagrant de la topophilie. Elle porte son attention sur la matérialité et la temporalité inhérentes aux lieux filmés. Jusqu'à présent, la majorité de ses films sont nés du désir de faire fleurir la fiction dans la vaste province de Buenos Aires. Si cette région a longtemps été dépréciée par le cinéma argentin en raison de sa présumée monotonie paysagère, Laura Citarella la considère comme « *un traité cinématographique en soi *». « Tu n'as pas de limites, et dans cette immensité tu dois trouver tes propres astuces, tes propres arbres, tes propres fenêtres pour pouvoir cadrer l'image[3]. » Pour son nouveau projet, Las Italianas, Laura Citarella part cette fois-ci de son « propre arbre », généalogique, créant un *« studio sur la fiction et ses possibilités *» entre l'Italie ancestrale et l'Argentine contemporaine. Continuará...
Claire Allouche
[1] Claire Allouche, « Entretien avec El Pampero Cine : la vie des pirates », Répliques n°11, automne 2018, pp. 80-115.
[2] Ibid.
[3] Mirta Gariboldi et Andrea Inzerillo, « Entretien avec Laura Citarella », Catalogue de la 13e édition du SiciliaQueer International News Visions FilmFest, Palermo, 2023.